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Ce qui nous pousse au Libre

(lecture : 9 minutes) — sĂ©rie : Libres ?

Il y a quelques jours, Maiwann proposait dans un article, de rĂ©concilier designers et logiciels libres. L’article ne manque pas d’intĂ©rĂȘt, ne serait-ce que par ses suggestions d’actions. Bien que je partage bon nombre des constats, je souhaitais le « complĂ©ter » d’un point de vue de dĂ©veloppeur. Je vous propose donc d’entamer une petite mise en perspective Ă  travers mes expĂ©riences personnelles, que ce soit celles sur FreshRSS, Lessy, les actions menĂ©es au nom de Framasoft ou encore Ă  travers les Ă©crits que j’ai pu lire Ă  droite Ă  gauche.

J’ai dĂ©cidĂ© de dĂ©couper ces rĂ©flexions en une suite de plusieurs articles (sans me forcer Ă  tenir sur la durĂ©e). Et comme l’idĂ©e me trottait depuis un moment, j’en profite pour inaugurer une nouvelle catĂ©gorie sur ce blog intitulĂ©e « Libres ? ».

Le premier sujet que je souhaite aborder en est un que Maiwann n’aborde quasiment pas : pourquoi faire du logiciel libre ? J’aurais en effet aimĂ© mieux comprendre ce qui motive des designers Ă  vouloir contribuer au Libre. J’essaye donc dans mon article de faire le tour de ce qui peut pousser un dĂ©veloppeur Ă  en faire, sans prĂ©tendre ĂȘtre exhaustif.

Apprentissage

De l’article de Maiwann, la seule rĂ©fĂ©rence Ă  une potentielle motivation se trouve au dĂ©tour d’un paragraphe :

Lors de nos Ă©tudes, [
] alors que nous cherchons Ă  nous entraĂźner, sur notre temps libre ou pour des projets de fin d’annĂ©e, nous nous plaignons de ne connaĂźtre aucun dĂ©veloppeur avec qui co-crĂ©er des sites ou logiciels.

VoilĂ  une raison qui devrait parler Ă  bon nombre d’étudiants et d’étudiantes ! Appliquer ce que l’on a pu apprendre en cours et donc, par extension, apprendre par la pratique est souvent moteur chez les dĂ©veloppeurs. J’ai moi-mĂȘme dĂ©veloppĂ© un certain nombre de programmes avec cette simple motivation. Par exemple, Minz fut ma tentative de comprendre le fonctionnement interne des frameworks web. FreshRSS a Ă©tĂ© l’occasion de travailler vĂ©ritablement en communautĂ©, et donc en Ă©quipe travaillant Ă  distance et asynchrone. Petit aparté : paraĂźt-il que ce mode de travail est compliquĂ© Ă  mettre en place dans les boĂźtes, mais cela se fait trĂšs naturellement sur les projets communautaires ; peut-ĂȘtre y a-t-il des choses Ă  en tirer ? Sur Lessy, j’ai pu consolider tout un paquet de connaissances que j’ai ensuite pu proposer et appliquer au boulot. Le logiciel libre est une formidable source d’apprentissage que je recommande fortement Ă  toutes et tous.

Cela Ă©tant dit, considĂ©rer l’apprentissage comme seul moteur dans le dĂ©veloppement d’un logiciel libre est bien entendu extrĂȘmement rĂ©ducteur et j’aurais tendance Ă  dire que ce n’est pas la raison principale (bien qu’il s’agisse probablement de la porte d’entrĂ©e principale pour bon nombre d’entre nous). Cherchons donc ailleurs d’autres raisons qui nous poussent, nous dĂ©veloppeurs et dĂ©veloppeuses, Ă  produire du logiciel libre.

Plaisir

Dans le prologue du bouquin L’Éthique hacker, Linus Torvalds explique les motivations des hackers derriùre le systùme d’exploitation Linux comme ceci :

La raison pour laquelle les hackers derriĂšre Linux se lancent dans quelque chose, c’est qu’ils trouvent ça trĂšs intĂ©ressant et qu’ils veulent le partager avec d’autres. Tout d’un coup, vous avez le plaisir parce que vous faites quelque chose d’intĂ©ressant et vous avez aussi le pendant social.

Il nous dit plusieurs choses ici. Tout d’abord, le dĂ©veloppement d’un tel systĂšme relĂšve avant tout du plaisir. Et il est vrai qu’on peut se demander ce qui pousse des milliers de dĂ©veloppeurs Ă  partager leurs savoirs et leur temps, gĂ©nĂ©ralement de façon gratuite, si ce n’est le plaisir de le faire ? D’ailleurs Pekka Himanen (l’auteur du bouquin) cite un peu plus loin Éric Raymond, Ă  l’origine de la popularisation du terme « open source » (j’aurai l’occasion de revenir sur ce terme plus tard) :

La conception de logiciel et sa mise en Ɠuvre devraient ĂȘtre un art jubilatoire, et une sorte de jeu haut de gamme. Si cette attitude te paraĂźt absurde ou quelque peu embarrassante, arrĂȘte et rĂ©flĂ©chis un peu. Demande-toi ce que tu as pu oublier. Pourquoi dĂ©veloppes-tu un logiciel au lieu de faire autre chose pour gagner de l’argent ou passer le temps ?

On y retrouve la notion de plaisir Ă  travers le « jeu haut de gamme ». Je prends souvent l’exemple du Sudoku ou de la grille de mots-croisĂ©s : il n’y a, Ă  priori, aucune raison de remplir ces cases de chiffres ou de lettres, si ce n’est le plaisir de rĂ©soudre un problĂšme, parfois complexe. Je trouve personnellement que le dĂ©veloppement de logiciel peut amener Ă  un Ă©tat de satisfaction similaire lorsqu’on se trouve face Ă  un problĂšme et qu’on arrive finalement Ă  le rĂ©soudre aprĂšs plusieurs heures jours semaines de recherche.

D’un point de vue personnel, j’ai toujours Ă©tĂ© attirĂ© par les domaines de « crĂ©ation ». J’ai immĂ©diatement accrochĂ© au dĂ©veloppement lorsque j’ai dĂ©couvert que crĂ©er un site web Ă©tait aussi simple que crĂ©er un fichier texte avec quelques mots dedans. Les balises HTML ? un simple jeu de lĂ©go. Le CSS ? quelques directives de base Ă  connaĂźtre et on arrive rapidement Ă  quelque chose de totalement diffĂ©rent. Un serveur web ? un ordinateur avec un logiciel spĂ©cifique qui tourne dessus. Un bug ? une « chasse » durant laquelle on dĂ©roule le programme qui nous semblait si logique au moment de l’écrire (mais qui l’est maintenant beaucoup moins !). Pour moi, la beautĂ© de l’informatique rĂ©side dans sa simplicitĂ© et sa logique : il y a un vĂ©ritable plaisir Ă  comprendre comment toutes ces petites boĂźtes s’agencent entre elles et que tout devient plus clair.

Partage

Si l’on se tient aux notions d’apprentissage et de plaisir, il n’y a rien qui distingue le logiciel libre du logiciel propriĂ©taire. Vous pouvez trĂšs bien apprendre et Ă©prouver du plaisir en dĂ©veloppant du code fermĂ©. Il nous faut revenir Ă  la citation de Torvalds pour commencer Ă  percevoir ce qui les diffĂ©rencie :

[
] ils veulent le partager avec d’autres.

Le partage : on a lĂ  une valeur fondamentale du logiciel libre qui ne trouve pas vĂ©ritablement son pendant du cĂŽtĂ© du logiciel propriĂ©taire. Bien que j’ai plus de mal Ă  identifier clairement ce qui peut motiver l’ĂȘtre humain Ă  partager ses savoirs, c’est quelque chose que je ressens effectivement. Cet aspect coopĂ©ratif — Torvalds parle d’un « pendant social » — peut crĂ©er ou renforcer des liens avec d’autres personnes ce qui rend cette activitĂ© profondĂ©ment humaine.

Partager, c’est donc transmettre. Transmettre Ă  une communautĂ©, donner les clĂ©s pour que celle-ci soit indĂ©pendante. Partager ses savoirs qui permettront peut-ĂȘtre Ă  d’autres de bĂątir autre chose par-dessus. Cela permet aussi de crĂ©er du lien humain, rencontrer des personnes et ouvrir ses perspectives en crĂ©ant son propre rĂ©seau. C’est aussi s’offrir un coin de canapĂ© quand on voyage (coucou Alex 👋). Je me suis rendu compte assez rĂ©cemment de ce que m’offrait aujourd’hui cette dĂ©cision en IUT de partager les petits programmes que je pouvais dĂ©velopper sur mon temps libre. La libertĂ© n’est pas que celle du code.

Il y a certainement une forme de fiertĂ© Ă  avoir explorĂ© un domaine le premier, ou dĂ©veloppĂ© une application que d’autres vont utiliser (« Quoi ? Ce que j’ai fabriquĂ© de mes propres mains t’est aussi utile ? »). Si cette fiertĂ© est par essence un peu narcissique (je suis toujours un peu pĂ©nible lorsque je suis citĂ© chez NextInpact ou chez Korben 😇), elle est aussi bĂ©nĂ©fique car elle encourage Ă  rendre son travail public et donc
 partager encore.

Éthique

On retrouve aussi cette notion de partage dans les Ă©crits de Richard Stallman lorsqu’il nous parle des quatre libertĂ©s du logiciel :

Elles sont essentielles, pas uniquement pour les enjeux individuels des utilisateurs, mais parce qu’elles favorisent le partage et la coopĂ©ration qui fondent la solidaritĂ© sociale.

Ces mots, pris du point de vue de Stallman, sont bien Ă©videmment Ă  interprĂ©ter sous la dimension Ă©thique (et donc politique) du logiciel libre, ce qui n’est pas forcĂ©ment le cas de Torvalds (je ne saurais nĂ©anmoins l’affirmer). Puisque Stallman est Ă  l’origine du mouvement du logiciel libre, on ne peut Ă©videmment pas enlever l’éthique de son Ă©quation ou alors vous obtenez de l’open source (comme il l’explique dans l’article citĂ© plus haut). On peut toutefois raisonnablement penser que les partisans du logiciel libre sont moins nombreux que ceux de l’open source, ce que j’explique par une peur ou un dĂ©sintĂ©rĂȘt envers cet objet politisĂ©.

Je trouve toutefois dommage de ne pas plus s’y intĂ©resser. En effet, la dimension Ă©thique aide Ă  rĂ©pondre Ă  une question que beaucoup de personnes peuvent se poser : « ce que je fais au quotidien a-t-il du sens ? ». Stallman y rĂ©pond par la dĂ©fense et le respect des utilisateurs et utilisatrices :

Le mouvement du logiciel libre fait campagne pour la libertĂ© des utilisateurs de l’informatique depuis 1983.

Ou encore :

Pour qu’on puisse dire d’un logiciel qu’il sert ses utilisateurs, il doit respecter leur libertĂ©. Que dire s’il est conçu pour les enchaĂźner ?

Si je souhaitais conclure par cet argument, c’est parce qu’il aide Ă  boucler la boucle avec l’article de Maiwann. En effet, en tant qu’UX designer, elle va avoir Ă  cƓur de rĂ©pondre aux besoins de ses utilisateur·trices et donc d’imaginer des mĂ©canismes pour rendre l’outil le plus utilisable et accessible possible. Aujourd’hui il me semble percevoir dans cette communautĂ© un mouvement de prise de conscience que ces mĂ©canismes doivent respecter (on y revient !) les personnes utilisant le logiciel. Cela est superbement bien illustrĂ© par la vidĂ©o « Temps de cerveau disponible » (de la sĂ©rie « (Tr)oppressé » que je recommande vivement) dans laquelle un ancien employĂ© de Google, expert en Ă©thique, tĂ©moigne :

Le but est de capter et d’exploiter au maximum l’attention.

Il l’illustre ensuite par le lancement automatique de l’épisode suivant sur Netflix et par le dĂ©filement infini sur Facebook ou Twitter (incitant de ce fait Ă  parcourir son fil d’actualitĂ© dans son ensemble) ; ces petits riens qui font que nous revenons sans cesse Ă  ces applications et nous en rendent dĂ©pendant alors qu’elles n’ont d’intĂ©rĂȘt que de nous divertir.

L’un des problĂšmes que j’identifie aujourd’hui est que le logiciel libre copie beaucoup (trop) ce qui se fait dans le propriĂ©taire, et en particulier chez GAFAM et consorts
 jusque dans leurs mĂ©canismes nocifs. On peut ici reprendre l’exemple du mĂ©canisme de dĂ©filement infini que l’on retrouve chez Mastodon ou Diaspora (et mĂȘme sur FreshRSS !). Une certaine forme de dĂ©pendance peut donc s’installer au sein mĂȘme de logiciels libres.

Convergence des buts ?

Les designers peuvent aujourd’hui nous aider, dĂ©veloppeurs et dĂ©veloppeuses, Ă  repenser l’éthique de nos logiciels en replaçant les usages au centre de nos prĂ©occupations et en imaginant et proposant des mĂ©canismes permettant « d’endiguer » ce flux permanent d’informations qu’il nous faut ingurgiter.

Elles et ils peuvent aussi nous aider Ă  atteindre vĂ©ritablement nos utilisateurs en rendant nos outils utilisables et
 utilisĂ©s. Car un logiciel non utilisable peut-il vĂ©ritablement ĂȘtre considĂ©rĂ© comme Libre ? Je ne peux m’empĂȘcher de faire ici le parallĂšle avec l’association LibertĂ© 0 qui a pour objet de « sensibiliser et de promouvoir le numĂ©rique libre et accessible Ă  toutes et tous ». Dans leur charte, il est explicité :

Les membres du groupe « LibertĂ© 0 » considĂšrent que la libertĂ© d’exĂ©cuter un programme n’a de sens que si celui-ci est utilisable effectivement.

L’association est donc dans cette mĂȘme dĂ©marche de promouvoir l’utilisabilitĂ© des logiciels, au mĂȘme titre que les UX designers (mais sous le prisme de l’accessibilitĂ©).

N’y aurait-il pas ici une convergence des buts ? N’existe-t-il pas un lieu oĂč nous pourrions nous regrouper tou·tes ensemble pour imaginer des outils autres que ceux issus du « capitalisme de surveillance » ?


Merci à Maiwann pour sa relecture attentive !

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